Ciné Live, No. 38, Septembre 2000. ©2000 Warner.

Harrison Ford - L’aventurier de l’âme perdue

En trente ans de carrière, Harrison Ford s’est imposé comme la star du siècle. A 58 ans, ils affiche une lucidité impressionnante sur son avenir, comme sur son passé, avec toujours un même objectif : être au service du public et, si possible, le surprendre. Harrison trompe enfin les apparences…

Ciné Live : Sans trop dévoiler les agissements du personnage que vous incarnez dans Apparences, est-ce que ce rôle vous a semblé, a priori, plus risqué en termes d'image?
Harrison Ford : Non. A la lecture, le scénario m'a paru posséder un potentiel de divertissement non négligeable. Il s'agissait aussi d'un rôle non seulement intéressant à jouer pour moi, mais dans lequel le public ne s'attendrait pas à me voir. C'était un gros atout. Et puis j'avais envie de tourner avec Bob Zemeckis et avec Michelle Pfeiffer depuis longtemps. Autant de facteurs décisifs quant à ce choix.

A la sortie d'Air Force One, vous déclariez qu'il n'y avait pas de raison pour vous d'incarner des méchants à l'écran tant que le public préférerait vous voir en héros...
Je le répète, Apparences a été l'occasion de ne pas endosser un rôle stéréotypé, d'être un personnage ressemblant à ceux que j'avais déjà joués. Je n'ai jamais cherché à n'incarner que des héros, et ce n'est pas une approche nouvelle pour moi. Alors franchement, je ne me soucie pas de ce que les spectateurs pourront penser ou s'ils m'accepteront dans ce rôle. Tout simplement parce que j'estime que ce personnage est crédible et réussi. Je suis là pour remplir ma mission qui consiste, du moins je l'espère à chaque fois, à offrir un divertissement si possible attachant et de qualité. De me mettre au service du public en quelque sorte, ce qui résume la conception que j'ai de ce métier depuis le début de ma carrière.

Quand même, ce docteur Spencer est un homme aux deux visages. On sait dès le début qu'il a trompé son épouse et on comprend plus tard qu'il dissimule en horrible secret. Le voyez-vous comme un pur salaud?
Au départ, on ne me perçoit pas ainsi. Le public a le temps de s'intéresser à l'histoire de ce couple, de s'impliquer au fur et à mesure, grâce au suspens, mais aussi d'être pris de court par des rebondissements inattendus. Ce personnage, ce n'est pas à moi de le juger. D'ailleurs, la moralité des personnages que j'incarne n'entre pas en ligne de compte dans mes choix de films. A chaque film, mon but est de parvenir à établir des rapports émotionnels continus avec le public. Une fois que celui-ci a mordu à l'hameçon, il lui sera plus facile de s'intéresser à ce qui se passe jusqu'au bout. C'est ça le pouvoir fascinant du cinéma.

Qu'est-ce qui vous a plu dans la personnalité de Robert Zemeckis?
Pour commencer, chapeau bas à son enthousiasme illimité pour le cinéma en tant que médium, ainsi qu'à ses compétences multiples. Il prend son travail très au sérieux, il est très attentif. Il a particulièrement soigné les décors du film ainsi que l'aspect visuel, et je crois que le résultat a été très payant. J'ai trouvé très gratifiant de tourner sous sa direction. C'est quelqu'un qui sait se comporter avec les acteurs, qui comprend leur manière de fonctionner et ce dont us ont besoin. Il sait comment parvenir à ce qu'il veut avec une grande adresse. Sans être jamais complaisant envers lui-même, il fait des choix judicieux. Il a un merveilleux sens du montage. A mon avis, le film a pris une autre dimension grâce à la manière dont Bob a supervisé le montage final. Tous ces moments de surprise aussi efficaces, on les lui doit. Pendant le tournage, aucun de nous n'avait imaginé aussi clairement leur nécessité. C'est ce qui a fait toute la différence.

Comment expliquez-vous que le courant passe aussi bien entre Michelle Pfeiffer et vous dans la film?
Ecoutez, c'est quelque chose dont les gens me parlent et que je n'arrive pas à analyser. Tout ce que je sais, c'est que Michelle et moi avons compris l'histoire et que nous étions sur la même longueur d'onde. Au départ, il y a eu cette bonne idée de nous réunir. C'est ce qu'on appelle un bon casting. Mais il y a aussi un bon scénario, qui nous a servi de base pour donner vie à ces personnages, aidés aussi par l'attention portée aux détails de leur vie de couple, la justesse d'observation dans leur rapports. Et d'emblée, je me suis senti très à l'aise avec Michelle en tant qu'actrice. Ainsi notre première scène en commun a été celle où nous sommes tous les deux au lit! Il ne s'agissait pas seulement de montrer la sensualité, il nous fallait en même temps faire passer quelque chose qui fasse progresser l'histoire. Nous avons énormément travaillé sur cet aspect-là et c'est pourquoi la scène fonctionne aussi bien.

Vos deux derniers films, L'ombre d'un soupçon et Apparences, ont des intrigues davantage axées sur les personnages. C'est par choix délibéré de vous éloigner un peu des thrillers et films d'action?
Je suis intéressé et ouvert à toutes sortes de films, de rôles, de genres. J'espère avoir l'opportunité de tourner encore d'autres films d'action, mais aussi des comédies... Je ne me trouve pas plus à l'aise dans un genre spécifique, à partir du moment où la qualité est là. J'ai toujours été intransigeant sur ce plan, d'où ma réputation d'emmerdeur. Mais c'est parce que j'ai rarement été satisfait à cent pour cent.

A la différence de Working girl, par example, Sabrina n'a pas été le succès escompté et 6 jours 7 nuits a été médio-crement accueilli. Considérez-vous ces films comme des erreurs de parcours?
Avec Sabrina, j'avais envie de jouer dans une comédie d'un genre différent. Je n'ai pas été déçu par les résultats au box-office, sachant dès le départ que ce ne serait pas un blockbuster. J'ai été très heureux de travailler avec Sydney Pollack et Julia Ormond. Aucun de nous, et moi le premier, ne considérons ce film comme un échec. La comédie est un genre délicat où le timing est essentiel et où tout est question de rythme et de qualité d'écriture. C'est difficile. Pour 6 jours 7 nuits, c'était l'occasion pour moi d'aborder un comique disons... plus forcé. C'est une expérience.

Etes-vous en mesure de faire le point sur l'éventualité d'un quatrième volet aux aventures d'lndiana Jones?
Il y a environ quatre mois, nous nous sommes retrouvés, George [Lucas], Steven [Spielberg] et moi, pour discuter et échanger quelques idées. A l'heure qu'il est, j'espère que quelqu'un est en train de plancher dessus pour les mettre en ordre. Je précise qu'il ne s'agit en aucun cas de l'annonce officielle du démarrage de l'épisode nº4! Mais je serais enchanté si l'on parvenait à aboutir à un résulat qui nous satisfasse tous. J'adorerais reprendre ce rôle.

A propos d'Indiana Jones justement, vous rappelez-vous la manière dont le personnage a pris forme et quelle a été votre contribution?
Indy possède pas mal d'aspects de ma propre personnalité: l'humour pince-sans-rire, notamment, qui n'était pas dans le scénario original et que nous avons développé au fur et à mesure du tournage. Je me souviens d'avoir fait des suggestions sur le look qu'il devrait avoir en réaction aux dessins qui avaient été soumis pendant la préparation du film. Le tout en étroite collaboration avec Anthony Powell, le responsable des costumes. Surtout des détails...

C'est un personnage qui vous manque?
Bien sûr, à cause de ce qu'il signifie non seulement pour moi, mais pour des millions de spectateurs. A cause, aussi du challenge que cela représente, sachant que le public vous attend au tournant pour la suite des aventures. Dans le cas d'Indiana Jones, j'ai toujours été persuadé qu'il fallait lui apporter quelque chose de nouveau à chaque épisode, étoffer son caractère.... Ainsi, le fait de choisir Sean Connery pour incarner son père dans La dernière croisade a été un coup de génie. Cela a aidé à mieux comprendre ses phobies. Mais après trois épisodes, nous nous sommes retrouvés à bout de souffle avec un tel personnage. J'en sais d'autant gré à Steven et George de ne pas avoir cherché à exploiter le filon à tout prix, par cupidité, et d'attendre le temps qu'il faut pour ne pas tarir le potentiel de ce personnage. En revanche, la personnalité d'Han Solo était trop mince, trop peu complexe pour me motiver à le jouer une fois de plus. Jack Ryan, lui, possédait suffisamment de profondeur pour avoir envie de l'explorer à nouveau et découvrir d'autres aspects de sa personnalité.

Alors pourquoi avez-vous décidé de ne pas la reprendre une troisième fois?
J'ai estimé que le scénario adapté du roman de Tom Clancy n'était pas assez prometteur sur un plan dramatique. Qu'il n'exploitait pas les éléments dont les deux premiers films avaient si bien su tirer parti. C'est tout ce que je vais vous dire car le film va être tourné prochainement. Je suis sûr qu'il plaira à beaucoup. Je me réjouis qu'un acteur aussi talentueux que Ben Affleck reprenne le flambeau.

Qu'avez-vous besoin de ressentir quand vous lisez en scénario pour la première fois?
J'aime mieux qu'un rôle n'ait pas été écrit sur mesure. Je préférerais de loin avoir un rôle destiné à l'origine à... Dustin Hoffman par exemple! Tout scénariste qui écrit un rôle à l'intention d'un acteur précis le fait pour mettre en valeur les atouts, les points forts de ce dernier, en évitant généralement de s'apesantir sur ses points faibles. Moi, je choisirais plutôt de me confronter à mes faiblesses afin d'améliorer ce qui ne va pas. J'estime qu'un personnage prend vraiment toute son ampleur quand le talent du scénariste et celui de l'acteur qui interprète le rôle se télescopent harmonieusement.

Quel genre d'acteur êtes-vous?
Je suis quelqu'un de très technique. J'aurais du mal à expliquer plus précisément le fonctionnement de mon mécanisme d'acteur, mais disons qu'en premier lieu, j'essaie toujours de savoir, aussi spécifiquement que possible, ce que je vais devoir communiquer, et quelle est la finalité de chaque scène. Car chaque scène doit obligatoirement aider la progression de l'histoire, sinon elle n'a aucune raison d'être. C'est ensuite que le savoir-faire entre en jeu, mais je tiens surtout à ce qu'on ne voie pas l'effort que cela exige.

Lorsque le réalisateur dit “moteur”, est-ce que vous êtes instantanément dans la peau de votre personnage?
Oui. Il est très facile pour moi de me concentrer et de faire ce que j'ai à faire devant la caméra. Tout aussi facile d'ailleurs que de ne plus être ce personnage une fois qu'on a dit “coupez”. Je ne suis pas du genre à rentrer chez moi après une journée de tournage en restant ce personnage. En revanche, si j'ai eu des problèmes avec le metteur en scène ou quelqu'un d'autre sur le plateau, alors là, oui, j'y pense encore à la maison.

 
Filmographie...
 

Vous vous décrivez souvent comme étant au service du public. Qu'entendez-vous par là exactement?
Mon rôle est d'offrir une prestation, de “performer” dans un cadre précis et selon des indications données avec, à ma disposition, un ensemble de compétences. Comme je vous l'ai dit, mon but est de ne pas escroquer le public, mais de lui en donner pour son argent, avec des films divertissants et de qualité. Le cinéma est un business, le show-business, c'est pour cela que je ne suis jamais parvenu à n'y voir qu'une forme d'art pur.

Quel genre d'ambitions aviez-vous lorsque voes avez décidé de vous lancer dans ce métier, au milieu des années 60?
Très limitées ! A cette époque, le summum aurait été pour moi de décrocher un rôle dans un feuilleton télé. Une chose est sûre : j'étais loin de penser que je finirais par tenir des premiers rôles.

Pendant longtemps, c'est grâce à la charpenterie que vous avez pu joindre les deux bouts. A quel moment avez-vous commencé à croire en vous et pensé que le cinéma serait le moyen de gagner votre vie?
En 1973, juste avant le tournage d'American graffiti. C'est là que, pour la première fois de ma carrière, j'ai été capable d'oser faire valoir mon opinion. En effet, George Lucas avait insisté pour que j'aie une coupe en brosse. A l'époque, j'avais les cheveux longs car c'était la mode. Et je me suis dit qu'en les coupant trop courts, il me faudrait bien six mois pour qu'ils repoussent à la longueur désirée, ce qui voulait dire aussi que pendant tout ce temps, j'aurai du mal à décrocher des rôles. J'ai donc refusé de me faire couper les cheveux et ai donc suggéré à George de porter un chapeau. Il a fini par céder et, à partir de ce moment-là, j'ai commencé à avoir davantage confiance en moi, à ne plus hésiter à émettre des suggestions.

De Han Solo ou d'Indiana Jones, laquel de ces deux rôles a fait de vous une star?
Mais vous savez, en ce qui me concerne, je ne fais aucune distinction entre star et acteur. C'est une perception tout à fait extérieure. Lorsqu'on vous engage, que vous soyez star ou acteur, vous êtes logé à la même enseigne : il va falloir jouer un rôle. Le succès de La guerre des étoiles a été phénoménal. J'y ai été associé, mais la raison de ce succès vient d'une équipe, pas d'un seul individu. Il m'a fallu deux ou trois autres films par la suite, et enfin Les aventuriers de l'arche perdue pour qu'on m'élève au statut de star, comme vous dites.

Vous êtes l'un des rares à avoir tourné trois fois avec Steven Spielberg et George Lucas. Que pouvez-vous nous dire sur eux?
Tout d'abord je pourrais vous parler du plaisir que j'ai eu à tourner avec eux deux, même si leurs personnalités et leurs manières de travailler sont différentes. Steven est très rapide, très inventif. Son cerveau fonctionne en terme de cinéma avec une grande aisance. Il prend un immense plaisir, une vraie joie dans le processus de la mise en scène. L'un des dons de George est sa manière abstraite de penser, le raisonnement de son point de vue créatif. Il est davantage attiré par la place du mythe au sein de notre culture. C'est d'ailleurs un domaine excitant à découvrir en sa compagnie.

Vous venez d'avoir 58 ans. Est-ce que vieillir vous inquiète?
J'ai toujours pensé qu'en alternant des rôles aussi différents que possible selon mes capacités, je pourrai continuer à faire ce métier le plus longtemps possible. Quand le moment sera venu pour moi de ne plus être en mesure d'assurer des premiers rôles, je serai content qu'on me laisse alors des rôles de composition... Ça, ça me conviendrait parfaitement!

- Par Jean-Paul Chaillet; Photo Nigel Parry

 
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